L'arthrose qui touche un seul genou est déjà un défi quotidien. Mais que se passe-t-il quand les deux genoux sont atteints simultanément ? La gonarthrose bilatérale prive le patient de sa possibilité de « compenser » avec la jambe saine — et change radicalement la donne en termes de handicap, de stratégie thérapeutique et de qualité de vie. Pourtant, cette forme d'arthrose est loin d'être rare, et sa prise en charge répond à des principes bien définis.
Qu'est-ce que la gonarthrose bilatérale ?
La gonarthrose bilatérale désigne l'atteinte arthrosique des deux genoux. Par opposition, on parle de gonarthrose unilatérale lorsqu'un seul genou est touché.
L'atteinte bilatérale peut être :
- Symétrique : les deux genoux sont touchés de façon comparable, au même stade et dans les mêmes compartiments
- Asymétrique : un genou est plus atteint que l'autre, avec des stades de sévérité différents ou des compartiments touchés distincts (fémoro-tibial interne d'un côté, fémoro-patellaire de l'autre, par exemple)
L'atteinte bilatérale est fréquente : l'arthrose étant une maladie souvent systémique (liée à l'âge, au surpoids, à la génétique), les mêmes facteurs agissent sur les deux genoux simultanément. On estime que plus de 30 % des personnes de 65-75 ans présentent une gonarthrose clinique, et la forme bilatérale en représente une part significative.
Pourquoi les deux genoux sont-ils touchés ?
Contrairement à une arthrose post-traumatique (qui touche le genou blessé), la gonarthrose bilatérale résulte le plus souvent de facteurs systémiques qui affectent les deux articulations de manière identique :
Facteurs constitutionnels
- Âge : le vieillissement du cartilage est un processus global. Les deux genoux subissent la même usure liée au temps
- Prédisposition génétique : certains gènes influencent la qualité du cartilage et la susceptibilité à l'arthrose de manière bilatérale
- Sexe féminin : les femmes sont plus souvent atteintes de gonarthrose bilatérale, possiblement en lien avec des facteurs hormonaux (ménopause)
- Morphotype bilatéral : un genu varum ou un genu valgum touche généralement les deux jambes, surchargeant le même compartiment des deux côtés
Facteurs modifiables
- Surpoids et obésité : la surcharge pondérale pèse sur les deux genoux de façon identique. Chaque kilogramme en trop représente 4 à 5 kg de contrainte supplémentaire sur chaque genou à chaque pas
- Activités professionnelles ou sportives : les métiers impliquant des postures répétées (agenouillement, accroupissement, port de charges) sollicitent les deux genoux symétriquement
- Maladies inflammatoires : la polyarthrite rhumatoïde, la goutte ou la chondrocalcinose peuvent toucher les deux genoux
Le mécanisme de compensation
Il existe aussi un mécanisme indirect : lorsqu'un genou devient douloureux, le patient reporte inconsciemment sa charge sur l'autre jambe. Cette compensation surcharge le genou controlatéral (l'autre genou) et accélère son usure. C'est un cercle vicieux qui explique pourquoi certaines gonarthroses, initialement unilatérales, finissent par devenir bilatérales.
Symptômes spécifiques de la forme bilatérale
Les symptômes de la gonarthrose bilatérale sont ceux de l'arthrose du genou en général, mais avec des conséquences fonctionnelles aggravées :
- Douleurs des deux genoux : souvent asymétriques en intensité. Un genou peut être en poussée douloureuse pendant que l'autre est relativement calme, alternant de façon imprévisible
- Réduction majeure du périmètre de marche : l'impossibilité de reporter la charge sur une jambe saine limite considérablement la marche
- Difficultés dans les activités quotidiennes : monter/descendre les escaliers, se lever d'une chaise, sortir d'une voiture, s'accroupir deviennent particulièrement pénibles quand les deux genoux sont atteints
- Boiterie bilatérale : la marche devient hésitante, avec un « dandinement » caractéristique
- Raideur matinale bilatérale : les deux genoux sont engourdis au réveil, nécessitant un temps de dérouillage
- Gonflement alterné ou simultané des deux genoux lors des poussées
- Impact psychologique majeur : la perte d'autonomie est plus importante, avec un risque accru de dépression, d'isolement social et de déconditionnement physique
Diagnostic
Le diagnostic de la gonarthrose bilatérale suit le même processus que pour l'arthrose unilatérale, mais avec un bilan complet des deux genoux :
- Examen clinique comparatif : évaluation de la mobilité, de la douleur, de la stabilité et de l'axe des deux membres inférieurs
- Radiographies des deux genoux en charge : en schuss (léger flexion), pour évaluer le pincement articulaire, les ostéophytes et la sclérose sous-chondrale de chaque côté
- Pangonogramme : radiographie des membres inférieurs en totalité pour mesurer l'axe des deux jambes et planifier une éventuelle chirurgie
- IRM : si nécessaire, pour évaluer le cartilage, les ménisques et l'os sous-chondral de chaque genou
- Classification de la sévérité : chaque genou est classé indépendamment selon les stades de Kellgren-Lawrence (1 à 4)
Traitements de la gonarthrose bilatérale
La prise en charge repose sur les mêmes principes que la gonarthrose unilatérale, avec des adaptations liées à l'atteinte des deux genoux.
Mesures fondamentales
- Perte de poids : c'est le levier le plus puissant dans la gonarthrose bilatérale. Perdre 5 à 10 % de son poids réduit significativement les douleurs des deux genoux
- Activité physique adaptée : vélo, natation, aquagym — des activités qui renforcent les muscles sans surcharger les articulations. La kinésithérapie cible le renforcement du quadriceps et des ischio-jambiers des deux côtés
- Aides à la marche : utilisation d'une ou deux cannes, de bâtons de marche, pour soulager les deux genoux
- Genouillères bilatérales : maintien et décharge des deux genoux simultanément
Traitements médicamenteux
- Antalgiques et anti-inflammatoires : gestion des poussées douloureuses, en alternant si nécessaire avec des cures de repos
- Infiltrations : corticoïdes ou acide hyaluronique, réalisées dans chaque genou selon les besoins. Les infiltrations des deux genoux ne sont généralement pas faites le même jour
- Compléments articulaires : glucosamine, chondroïtine, curcumine — leur action systémique bénéficie théoriquement aux deux genoux
Chirurgie bilatérale
La question chirurgicale se pose avec une complexité particulière dans la gonarthrose bilatérale :
- Prothèse de genou en deux temps : c'est l'approche la plus courante. On opère d'abord le genou le plus atteint, puis le second après récupération complète du premier (généralement 3 à 6 mois plus tard). Cette stratégie en « deux temps » permet une rééducation efficace car le patient peut s'appuyer sur le genou non opéré
- Prothèse bilatérale simultanée : les deux genoux sont opérés lors de la même intervention ou lors du même séjour hospitalier. Cette approche est plus rare et réservée à des patients jeunes, en bonne santé générale, motivés et bien encadrés. Elle réduit la durée totale de convalescence mais augmente les risques opératoires
- Ostéotomie : correction de l'axe d'une ou des deux jambes chez le patient jeune avec arthrose localisée
- Prothèse unicompartimentale : si l'arthrose est limitée à un seul compartiment de chaque genou
Gonarthrose bilatérale et invalidité
La gonarthrose bilatérale est l'une des formes d'arthrose les plus invalidantes. Lorsque les deux genoux sont sévèrement atteints, le retentissement sur la vie quotidienne peut être majeur :
- Réduction drastique du périmètre de marche
- Perte d'autonomie pour les gestes essentiels (toilette, habillage, courses)
- Impossibilité de poursuivre certaines activités professionnelles
- Risque de complications en cascade : fonte musculaire, prise de poids, retentissement sur les hanches et le rachis
Dans les cas les plus sévères, une demande de reconnaissance en invalidité peut être envisagée, notamment si la capacité de travail est réduite de plus de deux tiers. L'arthrose du genou est reconnue comme maladie invalidante par la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées).