Parmi toutes les formes d'arthrose du genou, la gonarthrose fémoro-tibiale interne est de loin la plus répandue. Elle représente à elle seule 75 à 80 % des cas d'arthrose entre le fémur et le tibia. Ce n'est pas un hasard : la mécanique du genou, la morphologie de nos jambes et nos habitudes de vie convergent pour surcharger préférentiellement le compartiment interne. Décryptage d'une pathologie qui touche des millions de Français et dont les options thérapeutiques n'ont jamais été aussi nombreuses.
Anatomie du compartiment fémoro-tibial interne
Le genou se divise en trois compartiments. Le compartiment fémoro-tibial interne (ou médial) est situé du côté intérieur du genou, entre :
- Le condyle fémoral interne (partie inférieure interne du fémur)
- Le plateau tibial interne (partie supérieure interne du tibia)
Le ménisque interne, en forme de C, s'interpose entre ces deux surfaces osseuses et joue un rôle d'amortisseur. Le cartilage articulaire recouvre les deux surfaces osseuses, permettant un glissement fluide et sans friction.
Dans un genou à axe normal, le compartiment interne supporte environ 60 % de la charge totale du poids du corps — contre 40 % pour le compartiment externe. Cette répartition naturellement asymétrique explique en partie pourquoi ce compartiment s'use en premier.
Pourquoi le compartiment interne est-il le plus touché ?
La biomécanique du genou
La répartition des forces dans le genou est influencée par l'axe mécanique du membre inférieur. Dans la marche normale, le centre de gravité du corps passe légèrement en dedans du centre du genou, créant un moment de varus qui tend à ouvrir le genou en externe et à comprimer le compartiment interne. Ce phénomène explique la prédominance naturelle de l'arthrose médiale.
Le genu varum : facteur aggravant majeur
Le genu varum (jambes arquées) amplifie ce déséquilibre en déportant encore davantage l'axe de charge vers l'intérieur. La surcharge du compartiment interne peut alors atteindre 70 à 80 % des forces totales, accélérant dramatiquement l'usure du cartilage de ce côté.
Autres facteurs favorisants
- Méniscectomie interne : l'ablation du ménisque médial prive le compartiment de son amortisseur et augmente les pressions sur le cartilage. C'est une cause majeure d'arthrose interne chez le sujet jeune
- Rupture ancienne du ligament croisé antérieur : l'instabilité chronique modifie la mécanique articulaire et accélère l'usure
- Surpoids : chaque kilogramme supplémentaire augmente la charge sur le compartiment interne
- Âge et usure physiologique : la dégénérescence progressive du cartilage touche préférentiellement le compartiment le plus sollicité
- Activités professionnelles ou sportives : les positions accroupies répétées, le port de charges et les sports de pivot accélèrent l'usure
Symptômes
La gonarthrose fémoro-tibiale interne se manifeste par des signes caractéristiques :
- Douleur du versant interne du genou : c'est le signe clé. La douleur est mécanique, apparaissant à la marche (surtout sur terrain irrégulier), à la montée/descente des escaliers et lors du passage assis-debout. Elle se calme au repos
- Raideur matinale : sensation de « dérouillage » au réveil durant quelques minutes
- Gonflement du genou : épanchement lors des poussées inflammatoires
- Craquements : bruits articulaires lors des mouvements
- Déformation progressive en varus : à mesure que le cartilage interne s'use, les jambes s'arquent davantage — un cercle vicieux où l'arthrose aggrave le varus qui aggrave l'arthrose
- Boiterie : dans les formes évoluées, le patient adopte une marche antalgique pour éviter l'appui douloureux
Lors des poussées congestives, la douleur devient inflammatoire (présente au repos, parfois nocturne) avec un genou chaud et gonflé. Ces crises correspondent à une irritation de la membrane synoviale par les débris cartilagineux et activent la destruction du cartilage.
Diagnostic
Examen clinique
- Douleur à la palpation de l'interligne fémoro-tibiale interne
- Recherche d'une déviation en varus (distance inter-condylienne debout)
- Évaluation de la mobilité : flexion, extension, recherche d'un flessum (perte de l'extension complète)
- Test de stabilité ligamentaire
Imagerie
- Radiographie en charge (schuss) : examen de référence. Elle montre le pincement de l'interligne du côté interne, la sclérose sous-chondrale, les géodes et les ostéophytes marginaux internes
- Pangonogramme : mesure précise de l'angle de déviation en varus pour planifier une éventuelle ostéotomie
- IRM : évalue le cartilage, l'état des ménisques et recherche un œdème osseux sous-chondral
Traitements
Traitement conservateur
- Perte de poids : premier levier, particulièrement efficace sur le compartiment interne qui porte le plus de charge
- Kinésithérapie : renforcement du quadriceps (surtout vaste interne) et des ischio-jambiers
- Semelles orthopédiques valgisantes : prescrites par le podologue, elles modifient l'appui au sol pour décharger le compartiment interne
- Genouillère de décharge varus : orthèse qui transfère une partie de la charge vers le compartiment externe sain
- Activité physique adaptée : vélo, natation, marche avec bâtons
Traitements médicamenteux
- Antalgiques et AINS
- Infiltrations de corticoïdes : pour les poussées douloureuses
- Viscosupplémentation : injection d'acide hyaluronique, plus efficace aux stades débutants à modérés
- PRP (plasma riche en plaquettes) : option complémentaire en cours d'évaluation
Traitements chirurgicaux
- Ostéotomie tibiale de valgisation : intervention de référence chez le patient jeune (< 55-60 ans) avec arthrose uni-compartimentale interne et genu varum. Le chirurgien corrige l'axe de la jambe pour redistribuer les charges vers le compartiment externe sain. Permet de retarder la prothèse de 10 à 15 ans
- Prothèse unicompartimentale interne : remplacement du seul compartiment interne. Indiquée si le compartiment externe et les ligaments sont intacts, avec un genou stable et mobile. Moins invasive qu'une prothèse totale
- Prothèse totale de genou : en dernier recours, lorsque l'arthrose s'étend à d'autres compartiments ou que les options précédentes ont échoué
Différence avec les autres formes de gonarthrose
- Gonarthrose fémoro-tibiale externe : touche le compartiment latéral, associée au genu valgum (genoux en X). Moins fréquente (20-25 %)
- Gonarthrose fémoro-patellaire : touche l'articulation entre la rotule et le fémur. Douleur à l'avant du genou, aggravée par les escaliers et la position assise prolongée
- Gonarthrose tricompartimentale : atteinte des trois compartiments, stade le plus avancé, nécessitant généralement une prothèse totale