Lorsqu'on évoque la gonarthrose, on pense d'abord à une articulation douloureuse et enraidie. Mais cette vision réductrice masque une réalité bien plus préoccupante. L'arthrose du genou ne se limite pas à une simple usure cartilagineuse : elle déclenche une cascade de complications qui touchent l'ensemble de l'appareil locomoteur, altèrent la santé générale et transforment profondément le quotidien des patients.
Complications articulaires locales
Destruction progressive du cartilage et atteinte de l'os sous-chondral
La dégradation irréversible du cartilage articulaire constitue la première complication. Des fragments cartilagineux se détachent et flottent dans l'articulation, irritant la membrane synoviale. L'os sous-chondral se densifie par sclérose osseuse et des géodes apparaissent. Dans les formes les plus sévères (gonarthrose destructrice rapide), le cartilage peut disparaître en moins de 24 mois.
Formation d'ostéophytes
Les ostéophytes se développent aux marges de l'articulation en réponse à l'instabilité mécanique. Ils peuvent limiter l'amplitude articulaire, irriter les tissus mous environnants, comprimer les structures nerveuses et modifier le relief articulaire. L'ostéophytose est utilisée dans la classification de Kellgren-Lawrence pour évaluer la sévérité.
Épanchement articulaire chronique
L'inflammation de la membrane synoviale provoque un gonflement du genou par excès de liquide articulaire. Cet épanchement entraîne une raideur matinale prolongée, une inhibition réflexe du quadriceps et un risque de formation de kyste poplité. Les poussées congestives sont des moments critiques de destruction accélérée.
Le kyste poplité (kyste de Baker)
Complication fréquente, le kyste poplité se forme lorsque le liquide synovial en excès migre vers l'arrière du genou. Il peut se rompre (mimant une phlébite), comprimer les vaisseaux poplités ou le nerf tibial. Le traitement passe par la prise en charge de la gonarthrose sous-jacente.
Complications musculaires et fonctionnelles
Amyotrophie du quadriceps
La douleur chronique entraîne une fonte musculaire progressive, particulièrement du vaste interne. Un déficit de 20 % par rapport au côté sain est courant. Les conséquences sont directes : instabilité articulaire, perte de protection du cartilage, réduction des capacités fonctionnelles. Le renforcement par des exercices adaptés est un pilier fondamental du traitement.
Instabilité et dérobements
La combinaison amyotrophie + distension ligamentaire provoque des dérobements soudains du genou. Ce phénomène multiplie le risque de chutes, particulièrement dangereux chez les personnes âgées (fractures du col du fémur).
Enraidissement et flexum
Un flexum (impossibilité d'extension complète) apparaît progressivement, d'abord réductible puis fixé. La flexion se limite aussi, rendant l'accroupissement impossible. Des craquements articulaires accompagnent cette perte de mobilité.
Déformations axiales
L'usure asymétrique du cartilage provoque des déformations : genu varum (jambes en O) pour l'atteinte interne, genu valgum (genoux en X) pour l'atteinte externe. Un cercle vicieux biomécanique s'installe : la déformation surcharge davantage le compartiment usé, accélérant la destruction. Une ostéotomie peut corriger l'axe quand la déformation est modérée.
Retentissement sur les articulations voisines
Atteinte du genou controlatéral
Le mécanisme de compensation (report de charge sur l'autre jambe) favorise l'apparition d'une gonarthrose bilatérale. Traiter précocement un genou arthrosique protège aussi le genou sain.
Hanche et colonne vertébrale
La boiterie modifie la biomécanique de tout le membre inférieur et du rachis. La hanche compense, le bassin bascule, le rachis lombaire souffre. Lombalgies chroniques, coxarthrose et métatarsalgies s'ajoutent au tableau arthrosique initial.
Complications systémiques
Sédentarité et risque cardiovasculaire
Entre 50 et 87 % des patients gonarthrosiques présentent en moyenne 2,6 comorbidités (hypertension, diabète, obésité, pathologies cardiovasculaires). La sédentarité liée à l'arthrose entraîne une surmortalité cardiovasculaire documentée. La perte de poids et l'activité physique adaptée sont essentielles pour briser ce cercle vicieux.
Dépression et détresse psychologique
La douleur chronique, la perte d'autonomie et l'isolement social provoquent anxiété et syndrome dépressif. Les troubles du sommeil (douleurs nocturnes), l'abandon des activités et la perte d'estime de soi aggravent le tableau. La dépression non traitée augmente la perception douloureuse — cercle vicieux supplémentaire.
Risque de chutes et fractures
L'instabilité articulaire, la faiblesse musculaire et l'enraidissement multiplient le risque de chutes. Les fractures associées (col du fémur) engagent le pronostic vital chez le sujet âgé.
Complications liées à l'évolution de la maladie
L'invalidité fonctionnelle progressive
La gonarthrose est une cause majeure d'invalidité. Le taux d'invalidité peut être évalué selon des barèmes précis. L'évolution suit un schéma caractéristique : limitation sportive → difficulté aux escaliers → aide à la marche → douleurs au repos → dépendance fonctionnelle.
Complications liées aux traitements
- AINS au long cours : risques digestifs, rénaux et cardiovasculaires
- Opiacés : dépendance, somnolence, chutes
- Infiltrations répétées : fragilisation du cartilage résiduel et des tendons
- Chirurgie (prothèse) : infection, thrombose, raideur postopératoire, descellement à long terme, douleurs résiduelles (10-20 %)
Prévenir et limiter les complications
La prévention repose sur une approche multidimensionnelle initiée dès les premiers signes :
- Renforcement musculaire : stabilité articulaire et ralentissement de la destruction
- Contrôle pondéral : réduction des contraintes mécaniques et de l'inflammation
- Activité physique adaptée : natation, vélo, marche nordique
- Soutien psychologique : dépistage et traitement précoce de la dépression
- Kinésithérapie structurée : renforcement, proprioception, amplitude articulaire
Chaque complication peut être retardée et atténuée par une prise en charge active. La passivité face à la maladie est le terreau sur lequel toutes les complications prospèrent.