Dans les rayons des pharmacies et sur les sites spécialisés, la chondroïtine fait partie des compléments alimentaires les plus vendus pour l'arthrose. Disponible sous forme de gélules, de comprimés ou associée à la glucosamine, elle est présentée comme un allié du cartilage articulaire. Pourtant, son efficacité fait l'objet d'un débat scientifique qui dure depuis des décennies — entre études encourageantes, déremboursement par la Sécurité sociale et avis contradictoires des autorités de santé. Que sait-on réellement de cette substance et de son intérêt dans la gonarthrose ?
Qu'est-ce que la chondroïtine ?
La chondroïtine sulfate (ou sulfate de chondroïtine) est un glycosaminoglycane — une longue chaîne de sucres naturellement présente dans l'organisme. Elle fait partie de la famille des protéoglycanes, ces grosses molécules qui composent la matrice du cartilage articulaire.
Dans l'articulation saine, la chondroïtine sulfate remplit plusieurs fonctions essentielles :
- Elle attire et retient l'eau au sein du cartilage, lui conférant ses propriétés d'élasticité et de résistance à la compression
- Elle contribue à la structure et la cohésion de la matrice cartilagineuse en se liant au collagène
- Elle participe à l'absorption des chocs lors des mouvements articulaires
On retrouve la chondroïtine en abondance dans le cartilage, mais aussi dans la peau, les tendons, les ligaments et la paroi des vaisseaux sanguins.
Mécanisme d'action supposé
L'hypothèse thérapeutique de la supplémentation en chondroïtine repose sur l'idée de compenser la perte progressive de cette substance dans le cartilage arthrosique. Plusieurs mécanismes d'action ont été proposés :
- Stimulation des chondrocytes : la chondroïtine favoriserait la production de protéoglycanes et de collagène de type II par les cellules du cartilage
- Inhibition des enzymes de dégradation : elle freinerait l'activité des métalloprotéases (MMP) et de l'élastase, enzymes responsables de la destruction de la matrice cartilagineuse dans l'arthrose
- Effet anti-inflammatoire modéré : en réduisant la production de certains médiateurs de l'inflammation (prostaglandines, NO)
- Épaississement du liquide synovial : amélioration de la viscosité articulaire, facilitant le glissement des surfaces
Ces mécanismes restent toutefois débattus dans la communauté scientifique, et la question de la biodisponibilité réelle de la chondroïtine ingérée par voie orale (quelle quantité atteint effectivement le cartilage ?) fait encore l'objet de recherches.
Efficacité dans l'arthrose du genou : le débat
Les études favorables
Plusieurs essais cliniques ont montré des résultats encourageants :
- Des études ont mis en évidence une réduction modeste mais significative de la douleur chez des patients atteints de gonarthrose, avec une diminution de la consommation d'antalgiques
- La radiographie a montré une stabilisation du pincement articulaire (ralentissement de la perte de cartilage) chez certains patients traités sur 2 ans
- L'association chondroïtine + glucosamine semble offrir un bénéfice supérieur à chaque substance prise isolément, notamment dans les arthroses modérées à sévères
Les limites et le déremboursement
Malgré ces résultats, les autorités de santé ont émis des réserves importantes :
- En 2012, l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a estimé que les compléments à base de chondroïtine ne pouvaient pas prétendre soutenir la mobilité articulaire ni garder les articulations souples
- Les médicaments à base de chondroïtine sulfate (Chondrosulf, Structum) ont été déremboursés par la Sécurité sociale française, les effets n'étant pas jugés suffisamment importants pour justifier le remboursement
- La grande étude américaine GAIT (Glucosamine/chondroitin Arthritis Intervention Trial) n'a pas montré de supériorité significative par rapport au placebo pour le critère principal (douleur), sauf dans le sous-groupe des arthroses modérées à sévères
Le consensus actuel est que la chondroïtine pourrait apporter un bénéfice modeste chez certains patients, mais qu'elle ne constitue pas un traitement de fond de l'arthrose au sens classique du terme. Elle est considérée comme un traitement d'appoint.
Formes disponibles et posologie
La chondroïtine est produite à partir du cartilage d'origine animale — principalement la trachée de bovins et de porcs, parfois le cartilage de requins ou de poissons.
- Gélules et comprimés : forme la plus courante, souvent associée à la glucosamine
- Granulés à diluer : forme pharmaceutique des médicaments (Chondrosulf)
Posologie recommandée
- 1 000 à 1 200 mg par jour, en 2 à 3 prises (posologie des médicaments de référence)
- L'effet n'est pas immédiat : il faut compter 4 à 8 semaines avant de constater une éventuelle amélioration
- Les cures sont généralement de 3 mois, renouvelables
Précautions et effets secondaires
L'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire) a signalé des effets indésirables suite à la prise de compléments contenant de la chondroïtine :
Effets secondaires possibles
- Troubles digestifs : nausées, douleurs abdominales, diarrhée
- Réactions cutanées : rougeurs, démangeaisons
- Cas rares d'hépatite ou de purpura (lésions hémorragiques cutanées)
Contre-indications et précautions
- Patients sous anticoagulants (antivitamine K) : risque d'interaction, surveillance de l'INR nécessaire
- Personnes allergiques aux crustacés ou aux poissons : certaines formulations sont d'origine marine
- Régimes pauvres en sodium, potassium ou calcium : les compléments peuvent en être une source non négligeable
- Grossesse, allaitement, enfants : usage déconseillé par manque de données
- Ne pas associer avec le chitosane : celui-ci bloque l'absorption de la chondroïtine
Associer la chondroïtine à d'autres approches
La chondroïtine ne doit jamais être considérée comme un traitement unique de l'arthrose. Son intérêt réside dans son intégration à une prise en charge globale :
- Glucosamine : l'association est la plus étudiée et semble offrir un bénéfice supérieur à chaque complément pris isolément
- Curcumine : action anti-inflammatoire complémentaire par des mécanismes différents
- Harpagophytum : anti-inflammatoire végétal qui cible la douleur articulaire
- Activité physique adaptée : le mouvement stimule la production de liquide synovial et nourrit le cartilage
- Perte de poids : chaque kilogramme perdu réduit de 4 à 5 kg la contrainte sur le genou
- Viscosupplémentation et infiltrations : traitements locaux en complément
Dans tous les cas, il est recommandé d'informer son médecin traitant ou son pharmacien de la prise de chondroïtine, notamment en cas de traitement médicamenteux en cours.