Lors d'une consultation pour une douleur au genou, le praticien dispose d'un arsenal de manœuvres cliniques. Parmi elles, le signe du rabot occupe une place particulière dans l'évaluation de l'articulation fémoro-patellaire. Frottements anormaux, crépitations sourdes, douleur déclenchée par la pression : cette manœuvre simple fournit des indices précieux sur l'état du cartilage qui tapisse la face postérieure de la rotule. Mais que révèle exactement un signe du rabot positif ? Comment le médecin l'exécute-t-il, et quelle est sa fiabilité dans le diagnostic de la gonarthrose fémoro-patellaire ?
Définition et principe
Le signe du rabot met en évidence des rugosités articulaires fémoro-patellaires. Son nom provient de l'analogie avec le menuisier : la rotule mobilisée contre une trochlée au cartilage altéré génère des frottements perceptibles à la palpation. Ce test fait partie des tests patellaires spécifiques, aux côtés du test de Zohlen, du test de Smillie, du glide test et du tilt patellaire.
Anatomie de l'articulation fémoro-patellaire
La rotule
Os sésamoïde servant de poulie au quadriceps (augmentation de 50 % de l'efficacité de l'extension). Sa face postérieure porte le cartilage le plus épais du corps (6-7 mm). En montée d'escaliers : 3-4 fois le poids du corps. En accroupissement : > 7 fois.
La trochlée fémorale
Gouttière en V dans laquelle coulisse la rotule. Toute anomalie de congruence (dysplasie) modifie les conditions de glissement et peut générer les frottements que le signe du rabot met en évidence. L'os sous-chondral se densifie en cas d'arthrose, aggravant les frottements.
Technique de réalisation
Méthode classique (passive)
Patient allongé, genou en extension complète, muscles relâchés. L'examinateur appuie sur la rotule et imprime des mouvements de translation crânio-caudale. Il est attentif aux sensations tactiles (accrochages, vibrations), aux bruits (craquements) et à la réaction du patient.
Variante en flexion-extension
Paume sur la rotule avec pression douce, flexion-extension passive du genou. Permet de tester différentes zones du cartilage patellaire selon l'angle articulaire.
Signe du rabot actif
Patient assis, jambes pendantes. L'examinateur presse la rotule pendant que le patient effectue extension puis flexion. Identifie l'angle de flexion précis où apparaissent douleur et accrochages — information utile pour les exercices de rééducation.
Interprétation des résultats
Test positif
- Crépitations : frottement rugueux → irrégularités cartilagineuses
- Accrochages : ressauts → lésions focales (fissures, lambeaux)
- Douleur : reproduction de la douleur habituelle → irritation fémoro-patellaire
- Contraction réflexe du quadriceps : protection instinctive
Oriente vers une chondromalacie rotulienne (sujet jeune) ou une arthrose fémoro-patellaire (> 50 ans).
Classification d'Outerbridge
- Grade I : ramollissement, signe du rabot ± discret
- Grade II : fibrillation superficielle < 1,5 cm → crépitations fines
- Grade III : fissures profondes > 1,5 cm → crépitations marquées et douloureuses
- Grade IV : érosion complète, os sous-chondral à nu → accrochages grossiers, douleur vive
Corrélation approximative. Seule l'arthroscopie permet une évaluation directe et précise.
Limites de fiabilité
Jusqu'à 90 % des genoux sains présentent des crépitations à la mobilisation rotulienne. Sensibilité variable selon la technique et l'expérience. Ne doit jamais être interprété isolément — à intégrer dans un examen clinique complet.
Les autres tests patellaires
- Test de Zohlen : rotule bloquée vers le bas + contraction quadriceps = douleur si positif
- Test de Smillie : déplacement rotulien + flexion-extension = douleur ou appréhension
- Glide test : amplitude de déplacement latéral/médial de la rotule
- Tilt patellaire : possibilité de relever le bord latéral → rétraction de l'aileron externe si impossible
Du signe du rabot au diagnostic
Imagerie de confirmation
- Radiographie : face/profil en charge + incidence axiale fémoro-patellaire à 30° + schuss
- IRM : visualisation directe du cartilage, œdème osseux, état méniscal. Indispensable si radio normale malgré forte suspicion clinique ou avant décision chirurgicale
Stades de l'arthrose fémoro-patellaire
Classification Kellgren-Lawrence appliquée au compartiment fémoro-patellaire (stades 1-4). L'arthrose fémoro-patellaire isolée représente ~10 % des gonarthroses.
Causes révélées par un signe du rabot positif
- Syndrome fémoro-patellaire : 25-40 % des pathologies du genou sportif. Conflit mécanique rotule-trochlée. Femmes plus touchées (bassin, angle Q)
- Chondromalacie rotulienne : ramollissement précoce du cartilage rotulien, précurseur d'arthrose
- Dysplasie trochléenne : trochlée trop plate → instabilité rotulienne → usure prématurée
- Séquelles traumatiques : fracture de rotule, luxation, choc direct
Prise en charge après un signe du rabot positif
Traitement conservateur
- Rééducation ciblée : renforcement du vaste médial (VMO), étirements quadriceps/ischio-jambiers/fascia lata
- Genouillère rotulienne avec anneau de recentrage
- Anti-inflammatoires oraux ou topiques, infiltrations si résistance
- Cryothérapie post-activité
Adaptation du mode de vie
Limiter flexions profondes, escaliers en descente, position à genoux. Maintenir un poids adapté. Privilégier vélo (selle haute), natation, marche sur terrain plat.
Options chirurgicales
Après échec conservateur ≥ 6 mois : arthroscopie (débridement, micro-perforations), plastie du MPFL, ostéotomie de transposition tibiale, prothèse fémoro-patellaire au stade avancé isolé.
Le signe du rabot au quotidien
L'auto-perception de crépitations (main sur la rotule pendant flexion/extension) ne signifie pas forcément une pathologie. C'est la combinaison crépitations + douleur antérieure + gonflement ou limitation qui doit motiver la consultation. Les équivalents fonctionnels quotidiens : escaliers (surtout descente), lever après station assise prolongée (« signe du cinéma »), accroupissement, course en descente.